09 février 2007
L'amateur d'histoires
Je poursuis ma traversée du désert : sexogramme plat.
Un désert peuplé d'humains, où j'exerce mon libertinage sous forme de conversations indiscrètes, parfois polissonnes.
Ainsi je collectionne les histoires d'amour, celles des autres que j'interroge. Je veux savoir comment les couples se sont rencontrés, s'ils ont couché le premier soir, ce qui les a poussés à s'élire mutuellement, quand ils se sont déclarés, les circonstances du coeur, la naissance de l'amour. Je demande aussi aux célibataires de me raconter leurs aventures, leurs émois, la manière dont ils se débrouillent avec le désir et la solitude.
Il n'y a plus que cela qui m'intéresse vraiment. On peut dire que j'en ai fait ma spécialité. Et la substance de mon récit, puisqu'ici je ne parle que de ça.
Au téléphone je cherche à déceler la trace d'un accent du sud ouest dans sa voix de femme, mais en vain, car elle parle comme une parisienne. Je l'ai connue adolescente. Elle m'appelle aujourd'hui pour me revoir.
Pendant trois étés nous nous sommes aimés à Santa Monica, près de Casablanca. Je me souviens de la villa au bord de l'océan, je revois le solarium... J'avais entre douze et quinze ans. Son visage d'enfant brune. Nos corps étendus sur la plage. La dernière année j'avais pensé me suicider. C'était une autre vie dont je garde le secret.
Or samedi 17h, j'ai rendez-vous avec elle. Ai-je grandi depuis tout ce temps ? Moi, l'amateur d'histoires. Il faudrait l'épouser, l'amener au loin.
Un arbre déploie son ramage dans mon dos, l'angoisse me tenaille. Cette amour qui me revient du passé est trop romanesque pour exister encore.
"Tout cela était incompréhensible. Être avec l'autre suffisait ; rire avec lui ; avoir des projets ; faire des choses banales." (Jacques Jouet, L'amour comme on l'apprend à l'école hôtelière.)